Légalisation de l’IVG en Argentine

La vague verte a tout emporté sur son passage. Le 30 décembre 2020, peu après 4h du matin, le Sénat argentin a voté oui à la légalisation de l’IVG jusqu’à 14 semaines, permettant aux personnes souhaitant avorter de le faire à l’hôpital, de manière gratuite et sûre.

Le 30 décembre marque un jour historique pour le pays. Après une validation de la loi par le Parlement le 11 décembre dernier (1), le texte passait entre les mains du Sénat, réputé plus conservateur. 
Les débats ont commencé le 29 décembre à 16h heure locale et se sont étirés jusqu’au vote le lendemain, sur les coups de 4h, pour ce résultat : 38 voix pour, 29 voix contre et une abstention (2). Une avance plus large que ce qui était espéré. 

L’examen de ce texte était une promesse de campagne du nouveau président, Alberto Fernández, élu en 2019. Bien que catholique, il avait déclaré devoir légiférer dans l’intérêt de tous⬝tes, et que l’avortement était un sujet de santé publique (3).
En effet, on estime entre 380 000 à 570 000 le nombre d’avortements clandestins dans le pays chaque année, et à 38 000 le nombre de personnes hospitalisées suite à des complications, soit 5 à 10% des avortements. Selon certaines organisations féministes, ce chiffre est sous-estimé car le motif d’hospitalisation peut être changé par peur des représailles. 
Jusqu’alors, l’avortement en Argentine n’était autorisé selon le texte de 1921, qu’en cas de viol ou de danger pour la santé de la mère. Cependant ce texte lacunaire laissait une large place à une zone grise, le terme de santé, qui concerne autant le physique que le mental, étant laissé à la libre interprétation des médecins.

En 2018, un texte similaire avait été déposé au Congrès par la “Campaña Nacional por el Derecho al Aborto Legal, Seguro y Gratuito” (campagne nationale pour un avortement légal, sûr et gratuit), un regroupement de plus de 300 organisations féministes. Ce texte, adopté en première lecture par les députés, avait été rejeté par le Sénat de 7 voix. Depuis, l’élection de 2019 a permis de renouveler d’un tiers les membres de cette institution et a mis au pouvoir un président péroniste.

Le mouvement péroniste en Argentine découle de la politique menée par Juan Perón, premier président de la nation élu au suffrage universel (masculin) en 1946 puis universel mixte en 1951. Lui et sa femme, la très célèbre Eva “Evita” Perón, ont énormément œuvré pour les classes populaires mais aussi pour les droits des femmes, marquant le début d’avancées majeures dans l’égalité femme-homme (4).

Parmi les grandes mesures promulguées durant cette période, on retrouve le droit de vote des femmes en 1947, la constitution d’un parti péroniste féminin permettant l’ascension politique de 109 femmes au total lors des élections nationales et locales de 1951 ainsi que l’égalité des conjoints et la patria potestas (le pouvoir du père) partagée au sein du mariage, garantie par la constitution de 1949 (4,5). Cette dernière a cependant été abrogée suite à la “Révolution libératrice”, coup d’Etat de 1955 plus conservateur, puis rétablie en 1985. 
Eva Perón a également créé en 1948 sa propre Fondation, avec une éventail d’actions large, de la santé à l’éducation pour tous⬝tes en passant par l’émancipation des femmes. Elle est malheureusement décédée 4 ans plus tard, d’un fulgurant cancer du col de l’utérus. 

Le mouvement péroniste est aujourd’hui considéré comme un mouvement politique majeur de l’Argentine, qui a amené de grandes avancées sociales pour le pays. 

Des décennies plus tard, le pays s’est encore illustré par deux lois majeures, en faveur de la communauté LGBT cette fois. En effet, le pays a été le premier d’Amérique latine à voter l’ouverture du mariage et de l’adoption aux personnes homosexuelles en 2010 (6), puis une loi historique sur l’identité de genre en 2012 (7), permettant un changement d’état civil sans condition de modification corporelle.

Malgré ces mesures sociales très ambitieuses, l’Argentine reste une nation très catholique, pays d’origine du pape François, qui s’est fendu d’un tweet peu de temps avant le début des débats, interprété comme opposé au texte (8), encourageant les militants anti-avortement à prier devant le Congrès durant toute la nuit.

Tweet du Pape François, publié en français le 29/12/2020

Cela n’a heureusement pas empêché l’Argentine de rejoindre Cuba, l’Uruguay, le Guyana et la ville de Mexico et l’Etat mexicain d’Oaxaca dans la liste des pays d’Amérique latine autorisant l’IVG sans conditions.

La nouvelle a provoqué une vague de joie sans précédent dans la foule aux foulards verts présente devant le Congrès. Les militant⬝e⬝s restent cependant mobilisé⬝e⬝s devant le risque d’une modification du texte, dont l’ajout d’une clause d’objection de conscience, ou d’un recours en justice venant de groupes anti-IVG (9).

Sources :
(1) Le Monde avec l’AFP. Argentine : très divisé, le Sénat se prononce sur la légalisation de l’avortement, 29/12/2020, [https://www.lemonde.fr/international/article/2020/12/29/argentine-tres-divise-le-senat-se-prononce-sur-la-legalisation-de-l-avortement_6064718_3210.html] (consulté le 30/12/2020) 
(2) Le Monde avec l’AFP. L’Argentine légalise l’avortement après le feu vert du Sénat, à majorité conservatrice, 30/12/2020, [https://www.lemonde.fr/international/article/2020/12/30/l-argentine-legalise-l-avortement-apres-le-feu-vert-du-senat-a-majorite-conservatrice_6064802_3210.html] (consulté le 30/12/2020)
(3) Aude VILLIERS-MORIAMÉ pour Le Monde. Dans une Argentine divisée, la légalisation de l’IVG de nouveau examinée au Congrès, 08/12/2020,  [https://www.lemonde.fr/international/article/2020/12/08/dans-une-argentine-divisee-la-legalisation-de-l-ivg-de-nouveau-examinee-au-congres_6062603_3210.html] (consulté le 30/12/2020)
(4) Wikipédia. Eva Perón, créé le 28/09/2010, modifié le 27/12/2020.  [https://fr.wikipedia.org/wiki/Eva_Per%C3%B3n] (consulté le 30/12/2020)
(5) Cécile Chênerie. La petite histoire des droits des femmes en Argentine. 23/09/2020, [https://lepetitjournal.com/buenos-aires/la-petite-histoire-des-droits-des-femmes-en-argentine-288533] (consulté le 30/12/2020)
(6) Luc Lebelge pour Komitid et Gay Kosmopol. Historique : L’Argentine est le premier pays d’Amérique latine à ouvrir le mariage et l’adoption aux homos, 15/07/2010, [https://www.komitid.fr/2010/07/15/historique-largentine-est-le-premier-pays-damerique-latine-a-ouvrir-le-mariage-et-ladoption-aux-couples-de-meme-sexe/] (consulté le 30/12/2020)
(7) Maëlle le Corre. L’Argentine adopte une loi historique sur l’identité de genre, 10/05/2012, [https://www.komitid.fr/2012/05/10/largentine-adopte-une-loi-historique-sur-lidentite-de-genre/] (consulté le 30/12/2020)
(8) Pape François (@Pontifex_fr), publié le 29/12/2020 à 13h30. [https://twitter.com/Pontifex_fr/status/1343897053362085889] (consulté le 30/12/2020)
(9) Eric DOMERGUE pour la Croix. Argentine : l’avortement légalisé après le vote du Congrès, 30/12/2020, [https://www.la-croix.com/Monde/Argentine-lavortement-legalise-vote-Congres-2020-12-30-1201132453] (consulté le 30/12/2020)

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